« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (3)

Anne Lauwaert
Ecrivain belge

Suite "Des raisins trop verts".

Si vous n'avez pas lu les épisodes précédents, vous pouvez vous rattraper : épisodes  1 / 2

 

Chapitre 1 (3)

Le lendemain lever à 3h pour prendre l’avion, direction vers Skardu. Le temps est à l’orage avec du tonnerre et des éclairs. Quand il fait mauvais l’avion ne vole pas car il doit passer au-dessus de chaînes montagneuses et ensuite enfiler une vallée pour atterrir au fond d’un cirque formé de hautes montagnes.
Malgré les nuages nous partons quand même et, à peine l’avion a-t-il percé la couche de nuages, que nous voici dans un ciel clair et parfaitement bleu. A gauche : le Tirish Mir et à droite le Nanga Parbat, blancs de neige, éclatants de soleil... L’avion plonge dans la vallée de l’Indus et se pose à Skardu...

Je commence à prendre conscience...
Me voici donc au Pakistan ... On y parle l’Anglais, je n’ai même pas pensé à réviser mon cours Assimil... “my tailor is rich”... On y boit du thé, on y mange du cake et des toasts à la confiture d’oranges... Et là c’est le choc: tout d’un coup je suis plongée dans mon enfance au Congo... nos vacances en Rhodésie et en Afrique du Sud... Cette période de ma vie que j’avais si longtemps voulu oublier, car le départ du Congo n’avait jamais cicatrisé... Les Pieds-Noirs savent de quoi je parle...
Me voilà, de but en blanc, plongée dans mon passé... Le Motel K2 ressemble aux motels de l’époque coloniale, mais les draps qui portent encore les plis du dormeur précédent ne sont pas fort propres, la « salle de bains » non plus... De petites souris grimpent le long des tentures... et la cuisine n’est pas terrible non plus...

L’après-midi nous faisons une promenade dans la bourgade. Les rues sont en terre et la poussière vole. Une odeur de pourriture monte des égouts qui coulent à ciel ouvert... Les « magasins » semblent une rangée de garages dont on a levé la porte basculante. Une de mes compagnes veut acheter un vêtement traditionnel shalwar kamiz pour son mari et, pour se faire comprendre, elle secoue le pantalon du vendeur... qui commence à se masturber... Nous sommes perplexes...
Le soir, je me promène au bord du jardin. Un pente raide plonge jusqu’au fleuve Indus qui coule en contrebas. Il s’étale en larges méandres et de si loin il semble paisible. Les couleurs du ciel virent au violet puis à l’abricot et soudain c’est la nuit... comme au Congo... Pas de pollution lumineuse donc une infinité d’étoiles... L’odeur des feux de bois se mêle aux odeurs de cuisine et de poussière.

Emotionnellement, je suis déjà en crise... Un épais rideau est tombé entre mes compagnons et moi. Ils sont assis dans le jardin, ils parlent de leur vie au bureau, à la maison, du prix des restaurants à Milan et du vin à Bergamo, les conflits belle-mère-belle-fille... Leur conversation est vide, le son de leur voix me dérange... Je ne vais trouver personne avec qui partager mes émotions, je vais tout garder pour moi... et en moi, ça bouillonne déjà...

Le lendemain, notre guide est en pourparlers avec les guides locaux et les chefs des porteurs... Les porteurs prévus ne sont pas là, puis on va pouvoir les avoir et puis quand même pas... L’expédition, qui n’a qu’un jour d’avance sur nous, rencontre un tas de problèmes, m’explique Pinelli que je rencontre par hasard et il ajoute que « ma » tente est déjà en route ...
Soudain deux jeeps sont à notre disposition. Nous faisons une excursion jusqu’au lac de Satpara et c’est ainsi que nous comprenons l’utilité des voiles... Il y a tellement de poussière sur ces routes non asphaltées que les indigènes s’enroulent leur espèce de longue écharpe autour de la tête comme un turban, mais surtout ils se couvrent le visage et, comme le font tous les peuples du désert, ils ne laissent qu’une étroite fente libre pour les yeux... Le petit voile, que nous avons acheté comme souvenir au marché, passe du décoratif à l’utile...excellent masque à poussière... et nos guides s’exclament avec admiration :
-« Ah, vous portez le voile, comme les femmes pakistanaises ... » sous-entendu : ainsi vous êtes un peu moins moches...
Nos guides nous conduisent à un immense buddha sculpté dans le rocher.
J’apprendrai plus tard que le Pakistan compte parmi ses richesses des témoignages remarquables depuis la préhistoire et aussi de l’époque bouddhiste.

En chemin nous échangeons quelques mots avec nos guides indigènes. Ils nous expliquent que « les autres » sont sunnites, que les porteurs Balti sont shiites tandis qu’eux sont Hunza et ismaélites... Je leur demande s’ils connaissent les princes Aga Khan.
-« Bien sûr : Karim Aga Khan est notre chef spirituel... » Alors j’ajoute :
-« Le prince Sadruddin Aga Khan est un des sponsors de l’expédition... et quand
l’expédition sera terminée, il va nous recevoir pour que nous lui racontions comment cela s’est passé... »
Ils me regardent avec intérêt, ils parlent entre eux et quelqu’un finit par dire :
-« Ben, il a beau jeu de sponsoriser, cet argent... c’est le nôtre... »
Un autre qui n’y croit pas trop ajoute : « Vous nous enverrez des photos... »

Quand nous rentrons au motel nous y trouvons un camion qui apporte « les presses »... Les alpinistes grimperont jusqu’à 7000m sur l’Eperon des Abruzzes, ils essayeront de détacher et descendre un maximum de corde fixes.
Au camp de base, on va installer une « presse » pour écraser et compacter toutes les pièces métalliques, genre boîtes de conserves, avant de les mettre dans des bidons que les porteurs ramèneront a Skardu, où il y aura une deuxième machine qui, grâce à des aimants, séparera les métaux ferreux des non-ferreux. Ensuite ces déchets pourront aller au recyclage... En théorie c’est génial, en pratique rien n’est simple... Les indigènes regardent cela avec l’air de dire « Mais qu’est ce que c’est que cette idiotie occidentale ? »...

Il règne une énorme confusion. Le groupe des alpinistes devrait déjà être loin, ensuite devrait suivre le groupe des journalistes... puis un autre groupe et puis le nôtre... En fait, avec les retards des avions plus personne n’arrive comme prévu...
Les groupes se chevauchent et tout le monde veut les porteurs pour soi. Nous attendons notre tour et en profitons pour retourner au lac et visiter le vieux fort.

Le matin suivant à la surprise générale... on part... les palabres et les attentes se succèdent mais on part...

Nouvelle surprise: les porteurs portent non seulement nos bagages mais aussi des tentes et... des fauteuils pliants...
L’expédition et les trekkings sont « écologiques » mais on nous porte des fauteuils de camping. Ne pourrions-nous pas nous assoir sur un caillou ou sur le rouleau de mousse qui nous sert de matelas, comme on le fait quand on va en montagne pendant le week-end ?

Le glacier a creusé une vallée en U, le fleuve Braldo y a creusé son lit et sur la moraine de la rive droite su trouve Askole, le dernier village, à 3048m. Les maisons sont des constructions à toits plats, pratiquement sans étages et sans fenêtres. Des murets de pierres forment des enclos pour les animaux. Tout autour, les champs de céréales sont magnifiques. Les porteurs dressent nos tentes dans un des enclos. Il y a maintenant dans ce petit village épouvanté des dizaines d’Européens et de porteurs... Quand mes compagnons photographient les femmes dans leurs costumes traditionnels, leurs hommes nous jettent des cailloux... Il n’y a pas d’installations sanitaires et pour les besoins naturels chacun
s’en va dans les champs... Ces champs dans lesquels les indigènes iront travailler dès que nous serons partis...

A suivre...

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