« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (2)

Anne Lauwaert
Ecrivain belge

Nous continuons à vous faire partager son livre "Des raisins trop verts".

Si vous n'avez pas lu l'épisode de hier, vous pouvez vous rattraper ICI

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Chapitre I (2).

Donc je m’adresse aux organisateurs des trekkings...
Première surprise: le prix ... Blup... pour moi, c’était exorbitant... on a beau vivre en Suisse, « c’est pas qu’on vous jette les francs suisses à la tête »...Donc première déception: je n’irai pas au Pakistan car je n’en ai pas les moyens...
Mais voilà que ma fille, qui est apprentie et vit avec son salaire d’apprentie, une misère, je ne sais pas comment elle fait pour survivre, me téléphone :
-“Non, non, il faut que tu y ailles, j’ai des économies, je te paye ton voyage !”...
Quand j’avais 16 ans, j’économisais mon argent de poche et un jour je suis allée avec ma mère dans la pâtisserie Van Bladel de la rue Neuve à Bruxelles. On y servait les meilleurs babas au rhum du monde. Je voulais lui offrir des gâteaux...elle n’a pas voulu que je paie ...

Ma fille m’offre le voyage... eh bien, j’ai dit “Oui! Merci !”
Je reprends contact avec l’organisateur des trekkings... Je n’étais jamais allée en trekking... Je demande ce qu’il faut prendre avec soi. Je reçois une liste : ceci et cela et des “pile” ... Qu’est ce que c’est que des « pile »? ... dictionnaire... ça ne s’y trouve pas... En fait il s’agissait de pulls en fibres synthétiques... moi qui étais et suis toujours inconditionnelle du bon pull en vraie laine, genre marine, acheté à Saint Malo... Dieu merci, je n’ai pas su ce que c’était que le « pile » et je suis partie avec mes pulls en laine de Saint Malo... et moi, j’ai eu chaud...

Nous avions continué à aller en montagne chaque week-end. Je m’étais organisé un petit circuit pour m’entraîner chaque soir après le travail. Au début j’y avais mis une heure et demie de marche, puis, progressivement, j’avais inclus quelques pas de course et finalement mon record avait été de 55 minutes... Pas mal pour une débutante aurait dit Claudio.
J’avais aussi accompagné un groupe pour bivouaquer à l’Aiguille du Midi et tester mon équipement thermique... Là, j’avais claqué des dents... donc il fallut un sac de couchage d’une qualité supérieure...
Quand je demandais des conseils les uns me disaient : « Himalaya, haute montagne, olala... crampons, piolet, etc. » D’autres me disaient : « Mais non, c’est un trekking, une autoroute... »
Six semaines avant le départ un camion nous avait livré notre réserve de bois pour l’hiver. Je laissai tomber un morceau sur mon pied et le bout de mon orteil gauche était... brisé... Un gros pansement, quelques jours d’immobilisation et ensuite j’allai travailler pieds nus dans mes Birkenstock... Le jour du départ les douleurs n’étaient pas parties... mais pour rien au monde je n’aurais renoncé...
Ainsi, petit à petit, les semaines avaient passé...

L’aventure a failli se terminer avant d’avoir commencé...
Donc le vendredi comme d’habitude je suis partie de chez moi à 7h pour commencer à travailler à 8 h et terminer à 18h et rentrer chez moi à 19h ...
Le lendemain sans transition Francesco, mon compagnon et moi nous nous levons à 4h et il me conduit à l’aéroport de Milan où je dois me joindre aux autres trekkistes... J’ai enfilé ma doudoune et, deux mètres avant le check in, je mets mes mains dans mes poches et ... ô horreur... j’y sens une dizaine de cartouches de fusil de guerre... Avec Francesco, le week-end précédent, j’étais allée au polygone de tir m’exercer au FASS 90, le fusil de guerre suisse ... et bon... j’avais encore une poignée de cartouches dans ma poche...ça arrive à tout le monde... Hm, hm... Francesco les escamote.
Mais à l’époque je ne me rendais pas tout à fait compte, ce n’est que maintenant que j’imagine la tête qu’auraient faite les types de la sécurité s’ils avaient trouvé des cartouches de guerre dans mes poches... En tous cas j’aurais raté mon vol...

Deuxième surprise : découvrir mes compagnons italiens... tous des trekkistes chevronnés... d’ailleurs ils se connaissent entre eux... Déjà là je ne me sens pas fort à mon aise...

Escale à Kuweit ... aéroport sévère, des femmes magnifiques avec des vêtements qui flottent autour d’elles comme si elles étaient des princesses... Nous sommes déjà défraîchis et avachis dans les fauteuils après les nombreuses heures de vol...
Et puis Karachi... Transfert de l’aéroport international en bus vers l’aéroport local... Dieu sait comment toute une bande de jeunes se trouve dans notre bus?
Ils sont excités, ils rient, ils crient et surtout, ils se collent à nous, ils nous touchent... ils touchent des femmes blanches... ça les excite... Nous sommes tellement fatiguées que nous nous dérobons mais sans vraiment réagir. Enfin nous voilà arrivés ... A l’embarquement ça recommence: les contrôleurs essayent de nous toucher les seins ... je m’écrie :
-“Mais enfin, tiens tes pattes chez toi !” et donne un bon coup d’épaule.
Mes compagnons se mettent à rire :
-“Ben oui, c’est des musulmans... des obsédés sexuels ... Ils traitent les femmes blanches comme des putains... Ils peuvent tout se permettre ... Ils savent bien que nous ne pouvons pas réagir sous peine de nous voir embarquées dans des palabres qui n’en finiront pas ... C’est comme ça dans tous les pays musulmans : ces tarés ont des siècles de retard...” ça commence bien...
Puis arrive le vrai contrôle, très sévère : des femmes tâtent les femmes à l’abri des regards, dans une cabine... Pourquoi tant de méfiance? À Milan on ne nous a pas contrôlés comme cela... La dernière fois que j’ai pris un avion c’était en 1958, le DC6 Bruxelles-Léopoldville... à l’époque il n’y avait pas de contrôles... Plus tard je comprendrai qu’actuellement et surtout dans ces pays, on craint les attentats... L’avion est grand, plein d’indigènes, certains semblent des pèlerins qui reviennent de la Mecque...

A Islamabad, notre guide nous attend. 40°C et un taux d’humidité élevé nous tombent dessus avec un vent lourd et ... chaud... Nous gagnons l’hôtel Shalimar. Je loge avec une autre dame. Dans notre chambre, grâce à l’air conditionné, il n’y a qu’une trentaine de degrés... douche chaude... Nous sommes épuisées mais il faut aller en ville pour régler les paperasses administratives et mon visa pour un séjour touristique de 3 mois... Enfin le briefing obligatoire avec le représentant de l’office du tourisme... Il commence fort...
-“Bienvenue aux citoyens italiens... l’Italie est un grand pays! Mussolini... etc....” Petit froid dans l’assistance ... Hm... hm... hm...
Notre guide intervient :
-“Oui, mais Mussolini... ça, il y a déjà longtemps... passons, passons...”
Ensuite il nous explique que nous sommes dans un pays musulman encore fortement ancré dans ses traditions... Bien sûr, le tourisme est un atout majeur, mais dans les campagnes la modernité avance lentement... et nous, nous allons dans les provinces du Nord... loin, très loin ... La chose principale c’est de respecter les règles élémentaires: ne pas photographier les ponts puisque le Pakistan est encore en guerre avec l’Inde, ne pas photographier les femmes puisque cela dérange les gens. D’ailleurs personne n’aime être photographié
comme une bête curieuse. Il faut aussi respecter un minimum de décence dans nos comportements et notre façon de nous habiller... Ben oui... Ici on n’est pas à la Côte d’Azur, ni à Rimini... on est au Pakistan...
La première chose que mes compagnes vont faire c’est... mettre des blouses sans manches, avec des décolletés plongeants et des minishorts. Tout le monde va photographier les femmes et les ponts...

Nous rentrons à l’hôtel... Le soir nous avons droit à un souper de grillades savoureuses sur la terrasse, autour de la piscine. Les mets sont fort épicés mais délicieux, les parfums sont envoûtants... Une agréable petite brise soulage l’air torride...

A suivre...

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