Syrie: (nouvelles) imprécisions à la RTS ?

Orientées ?

Prise la main dans le sac hier, la RTS enfonce le clou pour tenter de convaincre son audience de la certitude de l'origine gouvernementale d'une ou de plusieurs attaques au gaz neurotoxique en Syrie.

Au 19:30 du 22 août, elle affirme:

"Fin mai, le témoignage est direct de deux journalistes du Monde, de retour de la banlieue de Damas, et les échantillons qu'ils ont ramenés changent cependant la donne. Paris, puis Londres et enfin Washington, admettent qu'ils détiennent des preuves d'une utilisation des armes chimiques par le régime de Bachar Al-Assad."

 

Premièrement, dans un article daté du 5 juin 2013, l'un des journalistes à avoir ramené des échantillons reconnaît ne pas les avoir collectés lui-même et ne pas en connaître l'origine exacte:

"Nous savons que les derniers prélèvements qui nous ont été confiés ont été réalisés à Jobar ou dans les centres médicaux voisins de la Ghouta, mais nous n'avons pas eu la possibilité d'établir la provenance de tous les lots, en raison de la précipitation dans laquelle ils nous ont été confiés."

Les échantillons sont passés entre plusieurs mains avant de leur parvenir.

Le Monde ne désigne personne et prend même la précaution de parler de "l'utilisateur présumé du gaz sarin". Il franchit toutefois un pas dans l'interprétation, assurant que:

"Cet utilisateur ne peut qu'être l'armée gouvernementale. Dans le cas de Saraqeb, le largage par un hélicoptère militaire signe l'origine, la rébellion ne disposant pas d'aéronef. Dans le cas de Jobar, l'origine des tirs est difficile à déterminer avec certitude. Mais les prélèvements rapportés par les journalistes du Monde ont été récupérés côté rebelle. Et la miniaturisation d'un gaz de combat aussi dangereux nécessite des moyens dont seul dispose un Etat."

C'est le seul élément de preuve avancé par les deux journalistes qui, rappelons-le, n'étaient pas sur les lieux au moment des prétendus largages ou pilonnages (à l'exception d'un photographe, une fois, qui aurait été atteint) et semblent ignorer la présence de nombreux Etats occidentaux, d'Asie mineure ou de la péninsule arabique dans l'ombre de la "rébellion".

 

Réactions internationales

Erreur et légèreté interprétative que ne commettront pas les grandes puissances occidentales; ou presque.

Ainsi, contrairement à ce qu'affirme la rédaction de la RTS dans son sujet, France, Grande-Bretagne et Etats-Unis ne sont pas unanimes à dénoncer le régime syrien sur une base strictement objective:

Paris

Dans un communiqué daté du 4 juin 2013, le ministre français des Affaires Etrangères, Laurent Fabius, sur la base des échantillons et des témoignages des journalistes du Monde, établit que:

"La France a désormais la certitude que le gaz sarin a été utilisé en Syrie à plusieurs reprises et de façon localisée."

Le communiqué du Ministère, qui est la position officielle de la France, ne désigne pas le régime. En revanche, dans une interview à France 2 et lors d'une réponse à l'Assemblée, Laurent Fabius désigne très clairement le régime de Bachar Al-Assad. Il convient de noter qu'il le fait principalement sur la base des allégations des journalistes du Monde:

France 2:

"Nous n'avons aucun doute sur le fait que des gaz ont été utilisés. Pourquoi ? D'une part, parce que vos collègues du Monde - qu'il faut féliciter- nous ont remis des échantillons que nous avons fait analyser. D'autre part, dans une autre circonstance, nous avons remonté toute la chaîne et nous avons également fait analyser les autres échantillons. La conclusion du laboratoire est claire : il y a du gaz sarin.

Dans le deuxième cas, il ne fait aucun doute que c'est le régime de Bachar Al-Assad et ses complices. Nous avons remonté l'intégralité de la chaîne depuis le moment où l'attaque a eu lieu, le moment où les gens ont été tués, le moment où nous avons le prélèvement et le moment où nous le faisons analyser."

La publication de ces preuves irréfutables est toujours en patience.

Question à l'Assemblée:

"Le régime de Bachar Al-Assad est-il à l'origine de ces attaques ? La réponse est oui. Les éléments dont nous disposons, s'agissant de Sarraqeb, permettent de relier avec certitude l'intoxication des victimes et le largage à basse altitude, le 29 avril, par un hélicoptère du régime de petites munitions diffusant une fumée blanche."

Faute de précisions, cet argument ressemble fort à celui des journalistes du Monde selon lequel la rébellion ne pourrait être à l'origine de cette attaque au gaz faute d'aéronef. Argument qui, il faut en convenir, n'a rien de décisif.

Il faut encore préciser que le procédé d'une distinction entre communiqué officiel et positionnement, même public, d'un ministre est chose courante en France. Pour être tout à fait objective, la RTS eût dû s'enquérir des preuves françaises, lesquelles n'ont pas été publiées; mais ne soyons pas trop durs et admettons la bonne foi de celle-ci en l'occurrence.

Londres

Le 20 mai 2013, le secrétaire aux Affaires Etrangères britannique, William Hague, déclare au Parlement, ce qui, cette fois-ci, équivaut position officielle:

"Nous avons des échantillons physiologiques en provenance de Syrie qui ont révélé la présence de gaz sarin, mais ne disent rien de l'ampleur de son utilisation. Notre évaluation est que les armes chimiques utilisées en Syrie sont très susceptibles de l'avoir été par le régime. Nous n'avons aucune preuve à ce jour d'une utilisation du fait de l'opposition".

Une impression, mais pas de conviction.

Le 4 juin, le même déclare se réjouir de la décision de la France de partager ses informations. Rien de plus depuis.

Washington

Le 5 juin 2013, lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche, le secrétaire à la communication Jay Carney répond à une question d'un journaliste sur l'utilisation éventuelle de gaz sarin, cette fois-ci par les rebelles:

"Premièrement, il est très important que nous établissions de façon concluante les preuves relatives à l'utilisation d'armes chimiques en Syrie, cela incluant qui les a utilisées, dans quelles circonstances et où. C'est notre position - et c'est pour cela que l'enquête doit se poursuivre. C'est pourquoi nous travaillons à la fois par l'intermédiaire des Nations Unies et par d'autres moyens afin de recueillir des preuves.

A part cela - ou en rapport avec cela, le fait est que nous sommes très sceptiques quant à des suggestions ou des accusations supposant que l'opposition ait utilisé des armes chimiques. Nous estimons qu'il est très probable que si des armes chimiques étaient, dans les fait, utilisées en Syrie - et il y a certainement des preuves qu'elles l'ont été - le régime d'Assad serait responsable."

Une très forte conviction, mais toujours sous le couvert de la probabilité.

La forte présomption des Etats-Unis est à mettre en lien direct avec les termes extrêmement fermes du président Obama à l'adresse du régime syrien concernant la fameuse "red line", la ligne rouge, à ne pas dépasser. Il va de soi que, si celle-ci avait été franchie, les positions du régime crouleraient depuis belle lurette sous un tapis de bombes.

Il s'agit par conséquent essentiellement d'une guerre de communication, sur le thème maintes fois éprouvé des "armes de destruction massive". A ce jour, personne en Occident, sinon le Ministre Fabius dans les médias, ne désigne objectivement le régime syrien, et nous avons vu qu'il le fait sur la base du témoignage de deux journalistes dont nous avons pu goûter tout à l'heure le poids et la vigueur des arguments.

 

Voix divergentes

La première réponse, outre les dénégations syriennes, vient du principal allié du régime de Bachar Al-Assad, lequel conditionne son appui, cela va de soi, au strict respect des lois de la guerre. Le 5 juin 2013, Sergei Lavrov, ministre russe des Affaires Etrangères, mettait en garde contre une manipulation.

Début juillet, la Russie déclarait détenir des preuves objectives de l'utilisation de gaz sarin par les rebelles dans la région d'Alep. Déclarations et éléments de preuves très mal reçus par les Etats-Unis. Fin juin, la rencontre Obama Poutine au G20 fut glaciale, la Maison Blanche annulant la visite prévue en septembre. L'on désigna l'affaire Snowden mais peut-être y avait-il d'autres raisons.

Enfin, hasard du calendrier, le jour même des déclarations tonitruantes de Laurent Fabius, le Haut-Commissariat aux Droits de l'homme des Nations-Unis émettait un communiqué renvoyant dos à dos les deux camps pour crimes de guerre, déclarant en outre que:

"La Commission a constaté des motifs raisonnables de croire que des produits chimiques ont été utilisés comme armes, mais n'est pas parvenue à identifier l'agent chimique ni le fauteur."

Zéro à zéro, la balle au centre.

Peu avant, Carla del Ponte avait défrayé la chronique en accusant sans détour la rébellion. On lui demanda bientôt de se taire et la Commission la désavoua promptement.

C'était la fin de la première "guerre du gaz", la seconde vient juste de commencer.

 

Conclusion

En conclusion, dans les faits, seul un homme accuse ouvertement, quoique sans passer par les canaux officiels, le régime syrien d'utiliser des gaz de combat. De toute évidence, les éléments apportés par les journalistes du Monde n'ont pas permis d'exciper d'une preuve irréfutable de culpabilité, auquel cas, les alliés de la rébellion se fussent montrés autrement plus loquaces et déterminés.

Les positions britanniques et américaines entretiennent l'ambiguïté mais ne s'autorisent jamais le luxe téméraire d'une affirmation péremptoire.

En conséquence, faut-il considérer que la rédaction du 19:30 a fait preuve de mauvaise foi ? Peut-être pas. D'indépendance d'esprit et d'une réelle volonté de recherche ? Non plus.

Dans cette guerre des images et des impressions, la RTS, induite par l'esprit qui souffle sur l'Occident, s'est laissée porter par l'ambiance majoritaire avec le sens critique d'un dictaphone qui tournerait en boucle. Autrefois joyau unique d'indépendance et de neutralité, la presse d'Etat helvétique s'est changée en vulgaire antenne-relais des grandes puissances occidentales, pour ne pas dire de l'OTAN, celles qui bassinent le monde de concepts invraisemblables tels que le "Printemps arabe", "les armes de destruction massive", la démocratie libératoire et que personne ne vient interroger. Etre journaliste, autrefois, c'était ça, questionner les vérités officielles. Aujourd'hui, la RTS se contente de les transmettre.

 

Voire encore

Syrie: la RTS à nouveau dans le panneau des « rebelles » ?

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