Une Europe en désarroi mais toujours là

Pierre Streit
Historien, Revue militaire suisse

Alors qu’un nouvel ordre mondial se met en place et que l’Europe est encore l’une des rares régions du monde où les conflits semblent pouvoir se régler autour d’une table de négociation, alors même qu’elle traverse une grave crise, il faut se garder de jouer les Cassandre et plutôt espérer que le Vieux Continent ne se trouve pas dans la même situation que la République romaine, au Ier siècle avant J.-C., comme le suggère l’historien belge David Engels. Ou plutôt dans celle des cités grecques avant la conquête romaine?

Après cinq années de crise, l’Union européenne existe toujours et fait même preuve d’une certaine résilience, à la fois politique et financière. Implosion de la zone Euro, départ de la Grèce, effondrement de l’Union, rien de tel ne s’est encore produit malgré les prévisions de certains Cassandre, notamment suisses. Au contraire, ces cinq années pourraient au contraire avoir pour effet de renforcer les structures politiques de l’Union, avec à la clé la fin de la dérégulation sauvage et le retour à davantage de gouvernance. Une tendance qui n’est pas sans risques avec le “machin” bruxellois.

Pourtant, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes européens possibles. Le traité de Lisbonne, notamment ses clauses sécuritaires, ne s’est pas traduit par de réelles avancées. Europe en désarroi peut-être, mais Europe à plusieurs vitesses, en proie au doute. Selon les derniers sondages d’Eurobaromètre (automne 2012), Les Européens qui ont une image positive et négative de l’Union se trouvent maintenant à égalité. Et ceux qui sont indifférents ou ne s’en préoccupent pas sont sur le point de prédominer. C’est dans les pays en crise (Espagne, Portugal, Grèce, Chypre, Irlande …), traditionnellement pro-européens, que la chute est la plus brutale. Mais cette évolution atteint aussi d’autres pays et non des moindres : les Allemands, les Français, jusqu’aux Belges sont en panne d’Europe. Or, ce sont là les “Pères fondateurs”. Autre source d’inquiétude, l’Euro a cessé d’être une monnaie “refuge”. Sans oublier la perspective d'un départ du Royaume-Uni, probable en cas de référendum. Une telle perspective ne signifierait pas automatiquement une implosion de l'UE vu le statut particulier dont les Britanniques ont toujours joui en son sein. L'ancien président de la Commission européenne Jacques Delors l'a lui-même reconnu, en suggérant une autre forme de partenariat avec un pays qui s'intéresse seulement à ses intérêts économiques et “à rien de plus”. Un peu comme la Suisse, premier pays d’Europe continentale à conclure un accord de libre-échange avec la Chine à la suite de la visite officielle de son Premier ministre à Berne fin mai. Notre pays est l'un des rares au monde à présenter une balance commerciale excédentaire avec l'Empire du milieu. Certainement une voie à suivre avec d’autres puissances émergentes, comme le Brésil ou l’Inde.

A l’instar de certains experts helvétiques emplis d’une “joie maligne” (“Schadenfreude”), doit-on se réjouir de l’état actuel de l’Europe? A l’évidence non, quand l’on sait que l’UE absorbe près de 70% de nos exportations, sur lesquelles repose notre prospérité. Qu’elle le veuille ou non, la Suisse ne peut faire l’impasse sur une politique européenne. Est-ce que celle-ci conduit, comme l’UDC le clame dans son dernier bulletin, à une “adhésion rampante à l’UE”? Non, dans la mesure où plus de 60% de la population y est opposée et où aucun politicien ne se risquerait donc à se profiler dans ce no man’s land. Que faire alors? Certainement poursuivre la voie des négociations bilatérales et déboucher à terme sur un traité cadre, y compris dans le domaine sécuritaire, avec des partenaires proches ou plus lointains comme l’Autriche ou la Suède. Car, comme le relevait dernièrement l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing, "L'Europe de la défense restera un rêve". A ses yeux, “Il n’existe que trois nations disposant de moyens militaires en Europe. D’abord les Britanniques, ensuite nous-mêmes, enfin les Allemands – mais ceux-ci ont des contraintes telles que cela les empêche d’être libres de leurs mouvements, comme on l’a vu dans les opérations de Libye. Quant aux Britanniques, une forte partie d’entre eux est “eurosceptique”.

Alors qu'un nouvel ordre mondial se met en place et que l'Europe est encore l'une des rares régions du monde où les conflits semblent pouvoir se régler autour d’une table de négociation, alors même qu'elle traverse une grave crise, il faut se garder de jouer les Cassandre et plutôt espérer que le Vieux Continent ne se trouve pas dans la même situation que la République romaine, au Ier siècle avant J.-C., comme le suggère l'historien belge David Engels. Ou plutôt dans celle des cités grecques avant la conquête romaine?

 

 

 

 

Un commentaire

  1. Posté par Cain_Marchenoir le

    Vous êtes un peu naïf quand vous dites que parce que 60% de la population est opposée à l’adhésion alors les politiciens ne s’y risqueront pas. Il n’y a aucun indicateur qui nous permette d’affirmer que les politiciens sont encore d’une manière ou d’une autre en liaison avec la volonté populaire. Pour tout dire, lorsqu’on voit les tentatives de restreindre les possibilités d’initiative, on peut plutôt penser l’inverse…

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