CH, le livre-monument de Sergio Belluz

Francis Richard
Resp. Ressources humaines

A chaque entrée de son dictionnaire mondain, Sergio Belluz raconte la vie du personnage, parfois en élargissant le propos à ceux qui lui ressemblent ou en faisant des diversions opportunes sur un thème helvétique.

Que fait-on devant un monument ? On s’incline. Ce qui ne veut pas dire que l’on se prosterne devant toute l’architecture, mais que l’on rend du moins hommage à la performance.

Comme tous les monuments celui-ci n’a pas été édifié en un jour, mais en dix ans: bel effort!

« CH »? « C’est-à-dire Confœderatio Helvetica, mais aussi Chroniques Helvétiennes et surtout Comédie Humaine. »

« La Suisse en kit » ? La plupart des pièces du puzzle de la Suisse s’y trouvent. Il suffit au lecteur de les assembler patiemment, parce qu’elles sont disséminées partout dans cet ouvrage multiforme de 380 pages. Que l’on peut lire d’une traite, comme l’a fait votre serviteur, ou en le compulsant comme un usuel, en risquant, toutefois, dans ce cas-là, de rater la pièce angulaire.

A qui ce livre s’adresse-t-il? « Au lecteur étranger cultivé et curieux de connaître de l’intérieur un petit pays exotique, au lecteur autochtone éclairé, qu’un regard facétieux sur son biotope n’effarouche pas et au possible éventuel futur citoyen suisse, soucieux de réussir son examen de naturalisation ou d’avoir de bonnes raisons d’être soulagé de l’avoir raté. »

Le « Prologue » est un brillant raccourci historique de la Suisse en 14 pages, une gageure, pages qui sont anticonformistes et qui déplairont donc à d’aucuns.

Le « Who’s who » comporte 25 noms, rangés dans un ordre chronologique approximatif, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. Il s’agit pour l’essentiel de grands noms de la littérature helvétique, ayant dissipé leurs talents dans presque toutes disciplines (roman, récit, essai, voyages, théâtre etc.), parmi lesquels Sergio Belluz a tout de même glissé un auteur de chansons, un auteur artificiel de recettes de cuisine, un cinéaste et une humoriste qui sont toujours vivants.

A chaque entrée de son dictionnaire mondain, Sergio Belluz raconte la vie du personnage, parfois en élargissant le propos à ceux qui lui ressemblent ou en faisant des diversions opportunes sur un thème helvétique. Ce qui lui permet d’aborder, sinon tous, du moins la plupart des sujets relatifs à la Suisse.

A chaque entrée, il se livre aussi à un pastiche. Ce qui lui permet d’élargir encore les connaissances du lecteur, parce qu’il lui permet de se confronter non seulement à la forme singulière d’écriture de tel ou tel, mais également à ce qu’il raconte, truffé facétieusement d’anachronismes volontaires.

L’« Epilogue » raconte l’histoire rocambolesque de l’hymne national suisse et se termine par un dernier pastiche assez caricatural de ce cantique, où les cieux sont dérisoirement remplacés par des sous…

Dans son « Eloge du pasticheur », qui introduit son recueil intitulé « Dix perles de culture », Jacques Laurent définit ainsi celui qui se livre au pastiche, qui est, selon lui, la meilleure des façons de faire la critique d’un écrivain:

« Le pasticheur est un imposteur qui vend la mèche mais qui s’est ému et attend du public qu’il s’émeuve sans cesser pour autant de juger. »…

Enfin, le « What’s what » est un vocabulaire de base, non exhaustif, qui permet de ne pas mourir idiot sur la planète helvète.

L’ouvrage, comme tout ouvrage savant, comporte une bibliographie très riche, ainsi que des références, qui permettent au lecteur de se « suissider » davantage, s’il n’est toujours pas rassasié de suissitudes après cette lecture. Et s’il ne retrouve pas de mémoire un passage, un index salvateur est là pour lui porter secours.

Sergio Belluz apprend donc beaucoup au lecteur inculte sur la Suisse ou restaure la mémoire de celui qui ne l’est pas complètement. Mais il est certain que Belluz (citoyen suisse, qui a dû être naturalisé parce que son paternel était italien, en dépit du fait que sa « famille maternelle est originaire depuis au moins trois siècles ») n’a pu lui-même que beaucoup apprendre en écrivant ce livre et, surtout, beaucoup s’amuser.

Car il fait des jeux de mots faciles – « quand on est jaune, on ne sait pas » – emploie des assonances un peu potaches – « entre deux chopes, il chope un typhus » – et fait des rapprochements facétieux – « avant d’exporter du fromage, du chocolat, des montres ou des armes, on a dû longtemps exporter du muscle » – mais cela ne veut pas dire pour autant que ses propos ne sont pas sérieux. C’est juste une façon de les agrémenter pour désennuyer définitivement le lecteur…

Sergio Belluz ne peut pas non plus s’empêcher de s’inspirer d’airs connus – « quand soudain, semblant crever le ciel, et venant de nulle part, surgit un corbeau noir» ou « un naturalisé, un faux-suisse, un sang impur qui s’abreuve de nos millions » – ou d’employer l’ironie – « les banques jouent à guichets fermés »…

Les allusions qu’il fait ne sont pas toujours compréhensibles pour ceux qui ne suivent pas de près l’actualité helvétique. Ainsi dans un pastiche de Madame de Staël, intitulé « Micheline ou l’Helvétie », commence-t-il son texte par cette phrase:

« Ueli se réveille brusquement dans Berne, après un horrible cauchemar où il était poursuivi par un avion chasseur suédois qui l’avait pris en grippe. »

Mais cela ravira les autres…

Plus abordable est, par exemple, sa description de la « petite ville suisse propre en ordre », « où le magasin ferme à 19 h 00, le resto à 23 h 00 et où, parce qu’on travaille tôt le matin, on ne se couche tard que le vendredi et le samedi soir, sauf si on a la clé de la chambre à lessive de l’immeuble pour le lendemain aux aurores », petite ville située « dans un pays où resquiller dans le tram, ne pas traverser au passage clouté, se faire couler un bain après 22 h 00, ou pire encore, posséder sa propre machine à laver, est à la limite du crime contre l’humanité. »…

Plus abordable également la dent dure, avec laquelle il mord, par exemple, pris au hasard, un Jean Ziegler:

« Son message ressemble beaucoup à celui de Miss Monde: la liberté, il est pour, l’injustice, il est contre, la guerre, il trouve ça affreux, la pauvreté, il trouve ça injuste, la faim dans le monde, il trouve ça terrible. Si vous n’êtes pas d’accord avec lui, vous êtes forcément pour la guerre, pour la pauvreté, contre la liberté, contre la justice et contre tous les affamés du monde. »

Il sait aussi faire court et bien ciblé:

« Alternatif(s): toute personne ou tout mouvement qui vise à remplacer une norme par une autre norme. »

« Douceurs : indispensables dans un pays avec des hivers aussi longs. »

« Secret bancaire: il est secret justement. »

Et il sait aussi être un tantinet coquin dans ce même registre efficace:

« Chibre: un jeu de cartes national peu bandant. »

Bref, en lisant ce livre, on se demande pourquoi il faudrait apprendre en ne s’amusant pas. Précepte inconnu, en l’occurrence, aussi bien de l’auteur que du lecteur de ce livre…

Francis Richard  

 

CH. La Suisse en kit, Sergio Belluz, 380 pages, Xenia (à paraître le 15 novembre 2012)

3 commentaires

  1. Posté par Florence RAPPO le

    lire ce lien La Suisse bâtie sur des clichés : tout est dit !!
    http://www.largeur.com/?p=2030

  2. Posté par Francis Richard le

    Désolé mais ce livre ne donne pas de réponse à votre interrogation. Pour ma part je n’en ai pas non plus…

  3. Posté par MARTIN DESMARETZ de MAILLEBOIS le

    Tout ceci est bien intelligent mais il me reste toujours une question en tête depuis 45 ans environ. Est-ce que l’auteur nous révèle la cause de l’émigration soudaine des Helvètes de leur Pays vers l’Alsace entre -70 et -52 avant-Jésus-Christ ? Depuis JULES CESAR s’est posé la question sans trouver la réponse dans son fameux : « BELLUM GALLICUM », la question me trotte dans la tête en tournant en rond et en accumulant les points d’interrogations sans fin…
    Merci d’avance.

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