Il n’y a pas de mort digne

En ouvrant le suicide aux hôpitaux, le Conseil d’Etat n’ouvre-t-il pas sans le savoir la boîte de Pandore: l’euthanasie des enfants?

Que penser d'une société qui se débat avec le suicide des jeunes et peine à trouver les raisons de ne pas permettre celui des vieux?

A l'occasion de la votation du 17 juin prochain, l'association EXIT (de l'anglais sortir) du Dr Jérôme Sobel veut contraindre «les EMS qui bénéficient de subventions publiques» à «accepter la tenue d’une assistance au suicide dans leur établissement». Initiative qualifiée de «sommaire» et «dangereuse» par le président du Conseil d'Etat vaudois Pierre-Yves Maillard, dont le contre-projet trahit néanmoins la sympathie pour le principe: «Personnellement, je ne suis pas contre l’idée du suicide assisté, je peux la concevoir».

Le contre-projet est d'ailleurs bien plus corrosif que l'initiative elle-même, qui étend l'application de la loi à tous «les établissements sanitaires reconnus d’intérêt public», soit à tous les hôpitaux, ce que l'initiative, qui s'en tient aux EMS, ne demande pas.

De nombreux établissements privés reconnus d'intérêt public touchent quelque subvention de l'Etat, ce qui les soumet, de fait, au risque d'être obligés de «fournir» du suicide assisté. Nombre de directeurs de ces établissements ont évoqué dans la presse leur volonté de passer en financement totalement privé en cas de oui à l'initiative ou au contre-projet. Comme toujours, une prestation de qualité, un EMS accompagnant le patient sur le long fleuve tranquille de sa vie plutôt que de l'emmener faire un tour sur la barque du Styx, sera l'apanage des plus aisés.

Garanties décoratives

Les quelques garanties du contre-projet sont en carton-pâte: la mention de la nécessité pour le suicidé d'être «capable de discernement pour ce qui est de sa décision de se suicider», se trouve en deçà de la définition du discernement de l'art. 16 du Code civil, et sera, par conséquent, sujette à de nombreuses interprétations. Lesquelles interprétations n'auront probablement jamais lieu, tant on imagine mal, au vu de l'imprécision des termes, de poursuites pénales ayant quelque chance d'aboutir. Tout le droit «éthique» suisse est d'ailleurs truffé de ce genre de termes creux, censés couper le souffle, comme autant de portes anti-feu, à toute forme d'action en justice.

Les proches ne seront en outre concernés que s'ils ont été au préalable désignés par le candidat au suicide. La notion de «proches» est vague, elle encore, qui ne fait qu'induire une idée de relation étroite et exclut celle de «proches parents» et, partant, toute notion de hiérarchie familiale ou successorale. Ces «proches» devront être encore «désignés», ce qui permettra aussi au requérant de les relever de leur désignation. Tout est fait pour permettre d'isoler le futur suicidé de son cadre familial en cas de besoin, d'écarter les membres de sa famille du processus de décision et de leur rendre ainsi plus difficile tout accès à un recours, notamment quant à la question du discernement.

A propos d'une éventuelle procédure, la détermination du médecin-conseil n'est pas une décision susceptible de recours. Ajoutée au fait que ladite détermination n'est communiquée qu'au directeur de l'établissement concerné, pas même aux héritiers légaux, l'on a très vite fait de sombrer dans l'arbitraire. Arbitraire, décision de mort, cela sonne mal ensemble.

Conséquences logiques

Enfin, en ouvrant le suicide aux hôpitaux, le Conseil d'Etat n'ouvre-t-il pas sans le savoir la boîte de Pandore: l'euthanasie des enfants? En effet, ici, nulle limite d'âge, la notion de discernement ne requérant en aucun cas la majorité.

Pour mémoire le rapport de la Commission nationale d'éthique (CNE) de 2005 sur l'assistance au suicide, qui précise qu'il n'y a pas, en droit suisse, de «majorité médicale», déclare, p. 70, dans l'exposé de son opinion majoritaire qu'«il ne peut pas être exclu qu’on puisse accéder, en situation terminale, à une demande d’assistance au suicide» pour «le mineur capable de discernement».

Rappelons encore que l'avis unanime de cette même Commissions était que «les hôpitaux de soins aigus et les établissements médico-sociaux ont pour mission la conservation et le rétablissement de la santé et de la qualité de vie de leurs patients, en fin de vie aussi. Leur mandat ne comprend pas de participer à amener la mort»; on est à mille lieues, sept ans à peine plus tard, de la force de loi du contre-projet du Conseil d'Etat.

Quelle méthode?

Le discernement est bien le noeud du problème, celui du médecin, du juge, de déterminer la réelle capacité de volonté du candidat au suicide. Voilà de nombreuses années que le docteur Sobel écume les ondes de la radio et de la télévision suisse romande de sa vision matérialiste piquée de sentimentalisme bon marché. L'histoire, récurrente, de sa grand-mère malade, lui paraît une preuve absolue de la nécessité de son action. Or, cette philosophie - qui voit, dans l'élimination du sujet de la souffrance, le remède à la souffrance - ignore tout de l'âme humaine, pour interpréter ainsi toute manifestation de solitude ou de détresse comme un appel à en finir.

L'obscurité de cette vision s'exprime particulièrement dans le film de propagande de Fernand Melgar, Exit, le droit de mourir, lorsque le Dr Sobel, qui se prend visiblement pour une sorte de prêtre (il parle lui-même de «sacerdoce»), pourchasse encore, jusque dans ses derniers instants, sa «patiente» de sa trame argumentative selon laquelle la mort est la seule solution.

Ce genre de rabâchage défaitiste se combine magnifiquement avec la dépression: D’après une étude réalisée en 2005 par des médecins hollandais, les patients dépressifs font 4 fois plus de demandes d’euthanasie que les autres. La moitié des demandes d’euthanasie émanerait de patients dépressifs.

Quel futur?

Le contre-projet étendant l'assistance au suicide à l'ensemble des établissements sanitaires, les hôpitaux psychiatriques se verront bientôt concernés. La CNE, se basant sur l'éventualité, chez le malade psychique, d'épisodes lucides «lucidum intervallum», a statué, à l'unanimité, que «la décision personnelle du suicidant de mettre fin à ses jours, prise après avoir tout bien considéré, ne doit pas être mise en échec par les règles d’une institution ou la décision personnelle d’un médecin ou d’un groupe d’accompagnement qui s’y refuserait en conscience. Il devrait toujours être possible de solliciter un autre médecin ou d’être transféré dans une autre institution».

Exit et Dignitas se sont longtemps tenus à l'abri de l'art. 115 du code pénal, qui permet l'assistance au suicide tant que celle-ci n'est pas motivée par un mobile égoïste. Les rumeurs, cependant, existent de diverses tentations de captation d'héritage. Le Dr Sobel, tout humaniste qu'il peut être, verra sans doute bientôt ses efforts récompensés au titre de principal fournisseur d'assistance au suicide du pays. Ce sans compter, bien sûr, les dons et autres cotisations de membres.

Se posera encore la question du remboursement, voire d'une justification à donner aux assurances pour ne pas faire appel, après un certain délai, à l'assistance au suicide. Le cas s'est vu en France, où des compagnies d'assurance ont sanctionné des parents pour ne pas avoir choisi d'avorter leur enfant handicapé. Cette question d'une justification du refus de l'assistance au suicide existe déjà dans le rapport de la CNE, qui dit que «chaque institution doit se déterminer clairement quant à l’éventualité d’admettre le suicide assisté. Cette institution doit pouvoir justifier son choix envers les patients».

Reste enfin la question de l'objection de conscience du personnel médical. En 2002, lors de la dépénalisation de l'avortement, la Conseillère fédérale Ruth Dreifuss l'avait garantie comme quelque chose de naturel et allant de soi. A notre connaissance elle ne figure dans aucune loi fédérale et ne subsiste plus que dans quelques cantons, dont le Valais, Genève, Fribourg, mais pas Vaud, bien que l'UDF ait tenté de l'introduire en 2008.

Vivre

Le présent exposé ne dit pas grand-chose de l'homme ni de la vie. La vie, c'est d'abord l'activité de l'esprit, la faculté de penser et non celle de gambader. La qualité de la vie réside donc dans la qualité de la pensée et l'on n'est guère surpris de voir d'où peut provenir cet appel insistant au suicide. Fondamentalement matérialiste, l'idéologie qui érige la mort en panacée des vies médiocres est obligée de se parer d'émotions vaines pour se garantir un semblant de sacré devant l'abîme qu'elle pénètre par effraction et que tout son positivisme ne lui permettra cependant jamais de saisir. La mort reste le grand mystère de  la vie et aucun slogan, «autodélivrance», «mourir dans la dignité», ne peut changer cela.

Fille aînée d'un matérialisme conquérant, la grande Amérique semble réaliser l'ampleur de la chose et ne plus pouvoir se satisfaire des formules qui font encore florès chez nous. Il y a quelque temps, le comédien Hugh Laurie faisait dire ceci au célébrissime personnage du Dr House: «Il n’y a pas de mort digne! Notre corps nous lâche parfois quand on a 90 ans, parfois avant même qu’on vienne au monde, mais ça arrive fatalement. Il n’y a jamais de dignité là dedans. Peu importe qu’on puisse marcher, voir ou se torcher les fesses tout seul c’est toujours une horreur, toujours. On peut vivre dans la dignité mais pas mourir».

7 commentaires

  1. Posté par Jean-Baptiste Aeregger le

    @Vallette Si on vous lit bien, vous n’avez donc aucune expérience de la chose. J’ai, pour ma part, beaucoup de mal avec cet argument de devoir vivre absolument toute chose pour avoir le droit d’y réfléchir et d’en parler. Tout dans votre commentaire joue sur l’émotionnel alors que l’article évoque, il me semble, les questions de droit que posent le fait d’obliger des EMS à accueillir des associations comme EXIT.
    Je vais aussi voir ma grand-mère à l’EMS, et ce n’est pas parce qu’elle est vieille ou qu’elle perd la boule que je veux forcément la finir avec un oreiller.

  2. Posté par Vallette le

    Combien de membres de cette « rédaction » ont connu ce problème de près? Combien fréquentent assidûment un EMS ?
    Deux parents de mes amis –le père de l’un, la mère de l’autre- ont fait appel à Exit. L’un devenait aveugle, l’autre refusait de lourds traitements anticancéreux pour une fin de vie trop bien connue. Selon mes amis, le professionnalisme autant que l’empathie d’Exit ont été parfaits.
    Les parents d’une autre amie ont aussi décidé de mourir. Le même jour. Et aussi grâce à Exit. Après une retraite active et heureuse, ils étaient frappés de maladies incurables. Leur fille, impressionnée par l’art et la manière de l’équipe qui les a accompagnés a voulu s’engager dans l’association. La maladie dont elle souffrait elle-même l’en a trop rapidement privée.
    Elle s’était fixé un minimum de conditions pour une vie jugée digne d’être vécue. Elle avait exclu entre autres fauteuil roulant ou EMS. Les critères ont été définis par elle seule.
    L’argument des soins palliatifs est une baliverne. Cette amie ne supportait pas les analgésiques qui lui causaient de graves effets secondaires. Les soins palliatifs ont fait des progrès, mais ils sont loin de pouvoir traiter toutes les douleurs. Et qui êtes-vous pour décider que l’absence de douleur donne sens à la vie et la justifie?
    Il y a quelques jours, mon amie s’en est allée comme elle l’avait souhaité, avec Exit.
    Dans votre article, les allusions perfides à l’intérêt financier du Dr Sobel sont insupportables, comme la manière dont vous le traitez en général. N’y a-t-il pas assez d’arguments solides pour que vous tombiez dans ces mesquineries?
    Quant aux EMS, il se trouve que je fréquente assidument l’un d’entre eux. Imaginer que l’on condamne une de ces personnes percluses de maux, dont certaines ne marchent plus, ne parlent plus, sont perpétuellement alitées ou en complète dépression, qu’on la condamne à vivre alors que son désir est de mettre fin à ses jours me révolte.
    Je suis membre d’Exit, et c’est un réconfort de penser qu’un jour, si le mauvais sort s’acharne, quelqu’un m’aidera à partir. J’aimerais même pouvoir obtenir l’assurance qu’en cas de démence, alors que je ne pourrais plus confirmer mon envie de suicide, quelqu’un me la fera absorber, cette potion.
    Je ne vois pas au monde pourquoi l’Etat ou l’EMS, un médecin ou un prêtre, et l’ensemble de votre « rédaction » déciderait de ma vie. Vous voulez porter votre croix? Libre à vous. Laissez-moi jeter la mienne si ça me tante.
    Mireille Vallette

  3. Posté par vuffray marie-louise le

    A l’encontre de mon homonyme Marie-Louise, je suis contre l’euthanasie pour plusieurs raisons. La première étant que l’argent demeure toujours présent avec ses dérives, ses cupides et ses avides…. l’autre, bien plus importante est que souvent les personnes qui désirent en finir reviennent sur leur propos ou n’ont plus les facultés de réflexion. Voulons-nous prendre ces risques? D’une part, si dans quelques EMS les soins sont loin d’être au top, il ne faut pas en faire une généralité, d’autre part, les soins palliatifs veillent à ce que la personne ne souffre pas ou le moins possible, médicalement, nous en avons les moyens.
    Donc, pour toutes ces raisons y compris la pensée pour les praticiens qui devraient pourfendre le serment d’hyppocrate et supporter phychologiquement cette épreuve, je vote NON, je suis résolument contre pensant aux autres avant ma petite personne.
    Grand-maman Marie-Louise

  4. Posté par François-Henri Jolivet le

    Sous le couvert d’alléger les souffrances de la personne en fin de vie on doit se méfier comme de la peste des tentatives de captage d’héritage ou de testament en faveur d’association dont le but est le départ pour le dernier voyage.

  5. Posté par Cyrille le

    Merci aux observateurs d’avoir encore le courage de défendre la dignité humaine!
    La vie est tellement attaquée, aujourd’hui… Dans les rues de Genève, de nombreuses affiches ont été collées (de manière totalement sauvage) pour un « avortement libre, gratuit et en douceur »… Un avortement en douceur? Quel oxymore!
    Après avoir permis l’assassinat d’enfants, voilà que l’on souhaite autoriser celui des personnes agées, qui selon nos propres critères, n’ont plus rien à espérer de la vie… Quelle folie!
    Notre société perd complètement le sens de la Vie.
    Merci aux observateurs de lutter contre cette culture de mort!

  6. Posté par Marie-Louise Dellaseta le

    Cet article partisan et nullissime me fait bondir. On voit que la personne qui l’a écrit est jeune (ou se sent encore « tellement jeune ») et n’a jamais été confrontée à la problématique des innombrables décès très « insignes » justement. Allez faire un tour dans les départements de gériatrie et dans les EMS et vous comprendrez ce que veut dire « finir sa vie comme un légume » et souvent (mal)traité par un personnel qui se fiche pas mal de ces vieillards perdus. Il faut ajouter aux « âgés » les malades incurables qui n’ont plus envie de vivre et auxquels on refuserait une assistance à mourir (par contre, s’ils se jettent par la fenêtre, ça, on s’en fout, c’est politiquement correct non ?).
    PS:

  7. Posté par J.-P. Chassot le

    On peut être pour ou contre le suicide assisté mais, dans tous les cas, on devrait savoir que le mot EXIT est la troisième personne de l’indicatif présent du verbe latin (anglais!) exire, sortir.

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