La grossesse, une maladie. L’avortement, une sécurité…

Denis Müller, théologien et professeur d'éthique à l'Université de Lausanne, apporte son offrande à l'idole du moment et de l'eau au moulin de la justification de l'un des pires travers de notre époque.

 

Demander à ne pas être contraint de payer un acte que l'on condamne et qui détermine tout de même la fin d'une vie humaine, faire objection de conscience en somme, serait "liberticide". L'assuré pro-vie semble avoir autant de droits et de considération que l'enfant à naître aujourd'hui, dont jamais personne ne viendra dénoncer la perte des libertés, jusqu'à celle même de vivre. L'un et l'autre sont tenus au silence, mais leur parole reste un cri.

 

Solidarité

Ainsi, ne pas vouloir financer la mise à mort d'enfants dans le sein de leur mère serait "une vision éthique extrêmement étroite" et "privatisante", et de nous en donner la raison:

"Parce qu'on pourrait dire qu'il y a des maladies extrêmement rares etc., qui ne concernent pas l'ensemble de la société, donc la solidarité de la santé importe à tous même si on n'est pas concerné. Donc ça c'est un argument fondamental."

Denis Müller semble redécouvrir le principe de l'assurance-maladie, c'est précisément parce qu'aucune maladie ne concerne l'ensemble de la société qu'une telle assurance dispose la charge de la fatalité sur l'entier du corps cotisant. Il s'agit d'une assurance contre les mauvais coups du sort. Le sort peut-être induit par certains comportements pathogènes, et l'on voit déjà que nos lois prennent le chemin de la responsabilisation (par ex: sports extrêmes) en exigeant la contraction d'assurances complémentaires. En effet, pas question de faire supporter à la communauté, sur le principe solidaire, la conséquence de prises de risques délibérées.

Gageons que les compagnies d'assurance ne tarderont pas à étendre le principe à toute une gamme de comportements. La chose n'est pas sans logique, le système vous garantit une immunité contre la fatalité à condition de ne pas tenter le diable, on vous assure contre la maladie pour autant que vous fassiez tout pour l'éviter, ainsi exit drogues, cigarettes, alcoolisme et roulette russe. Vous restez libres d'aller faire de la haute montagne en espadrille, mais pas question de faire payer les conséquences de cette liberté à la collectivité.

Dans le cas général de l'avortement, exception faite du cas très particulier du viol, d'ailleurs couvert par l'initiative, la mère s'est soumise, en âme et conscience, à toute une succession de gestes et de choix qui induisent sa situation. Elle a admis utiliser une contraception, chimique ou physique, dont elle ne peut ignorer le taux de faillibilité, elle a d'ailleurs peut-être admis l'omettre et décidé de s'en passer, elle a consenti enfin à un rapport sexuel qui est, le plus souvent, la cause première de toute  grossesse.

Le sytème actuel, et Denis Müller, voudraient nous présenter l'avortement comme conséquence d'un choix délibéré mais la grossesse comme une fatalité, aussi fatale d'ailleurs qu'une maladie. A suivre cette logique, l'homme ne serait plus un être doué de raison mais une sorte d'animal, esclave de passions incontrôlables qui l'accableraient autant qu'une maladie, et au secours duquel le corps social devrait se précipiter. Ainsi, la culture de l'avortement serait celle du choix - 'pro-choix' - mais aucun choix ne saurait intervenir en amont de celui-ci; l'esprit ne reviendrait à l'homme qu'une fois chose faite, ce qui est extrêmement curieux.

A l'heure où le système tend à une hyper-responsabilisation du citoyen, quitte à le sanctionner 0,05 seconde après un feu rouge, dans le cas gravissime de l'avortement - il s'agit tout de même de la vie humaine -, c'est à la société que revient de se partager le prix de la faute. C'est idéologique, mais ce n'est pas logique.

 

Santé

Logique, Denis Müller ne l'est pas plus dans la deuxième partie de son argumentation. Comme il sait pertinemment que la grossesse n'est pas une maladie et que, par conséquent, l'avortement ne saurait constituer un geste médical, il use d'un sophisme pour le moins cynique:

Rembourser l'avortement garantit sa médicalisation. Ne pas rembourser l'avortement garantit sa clandestinité artisanale. L'avortement clandestin constitue un risque pour la santé. Rembourser l'avortement revient donc à dispenser une prestation de santé.

"La raison principale pour laquelle il faut dire que c'est un acte médical, c'est la sécurité médicale des femmes. Parce que toute l'expérience des trente ans qui précèdent - et ça c'est complètement oublié par les partisans de l'initiative -, c'est l'avortement clandestin, les femmes qui s'avortent elles-mêmes, les drames et les tragédies que l'on connaît par la littérature et le cinéma, mais qui ne sont pas du cinéma, qui sont vraiment dans la réalité sociale, bien attestée et bien connue. Donc là, on est sur un argument, si vous voulez, à la fois de santé publique et de prévention."

Analysons.

Conséquence logique d'une grossesse

Le choix de l'avortement ne s'impose pas à toutes les grossesses, la conséquence logique d'une grossesse est la naissance et celle-ci n'a d'ordinaire qu'un impact mineur sur la santé de la mère. Ainsi, ne rien faire en cas de grossesse revient à s'assurer la meilleure garantie de préservation de la santé de la mère. Cette garantie tombe en cas d'avortement, en effet, Denis Müller oublie de préciser que des femmes continuent de mourir, en Occident, dans le cadre hospitalier, des conséquences d'un avortement - proportion relativement faible mais qui a tendance à augmenter dans le cas des avortements médicamenteux -, de souffrir de lourdes complications avec risque de traumatismes graves, de troubles pour les grossesses ultérieures (prématurés), voire même de stérilité définitive, et cela sans parler bien sûr de divers troubles psychologiques (alcoolisme, dépression, etc.) encore et toujours niés, contre les évidences scientifiques, par les partisans de la solution des délais. Ainsi, l'acte même de l'avortement, même en milieu sécurisé, induit une risque supplémentaire pour les femmes qui n'existerait pas en cas de naissance.

Clandestin

Le spectre des avortements clandestins a été régulièrement brandi depuis la campagne de 2002 sur la dépénalisation de l'avortement. Image d'Epinal de l'atrocité sur terre, l'avortement légal apporterait la rédemption de la professionnalisation sur cet océan de viscères et de sang.

D'une, cette impression est difficilement vérifiable et les partisans de la solution des délais ont eu beau jeu de forcer le trait pour accentuer les peurs. De deux, diverses études au niveau international (ici et ici note 3) ont démontré que ladite impression n'était pas exacte.

Anne-Marie Rey, présidente de l'Union suisse pour la dépénalisation de l'avortement et chef de ligne des pro-avortements en 2002, après avoir fait un usage certain de la 'statistique' d'avortements clandestins - usage qu'elle vient de réitérer dans Le Temps, aujourd'hui même, parlant, sur la base d'"estimations", de "dizaines de milliers d’interruptions de grossesse par an", avant l'arrivée de la contraception dans les années 70 -, a tout de même été contrainte de reconnaître sur son site que ladite 'statistique' était "négligeable" depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Cette évidence associée au fait que le développement de la contraception n'a pas su réduire les chiffres de l'avortement, tendrait plutôt à prouver que l'une entretient l'autre, mais c'est là une autre question.

Anne-Marie Rey reconnaît encore que les avortements clandestins "ont aujourd'hui disparu", ce qui n'empêche pas quelques groupuscules écrans de ressortir cintres et aiguilles à tricoter, jusqu'à Alain Berset qui invoque le risque d'"avoir des interventions de moins bonne qualité que ce que nous avons aujourd'hui, avec toutes les conséquences que ça peut avoir" (dès 00:40); comprendre des morts à la suite d'avortements de fortune.

Corrélation

Ainsi, nous l'avons vu, un lien de cause à effet entre introduction de l'avortement légal et la baisse des mortalités maternelles ne se vérifie pas en Occident, de même qu'un lien entre développement de la contraception et baisse des avortements. Reste à vérifier l'éventualité d'une explosion des avortements clandestins en cas de non remboursement de l'avortement par l'assurance-maladie. L'Autriche pratique, depuis 38 ans, la privatisation du financement de l'avortement, on n'y a pas constaté de développement des avortements clandestins; l'argument est donc caduc.

Ainsi, pour répondre à Denis Müller, la grossesse et la naissance ne sont ni des maladies ni des fatalités. L'avortement gratuit ne prévient pas un risque de la santé pour la mère, mais augmente, au contraire, la proportion de ce même risque. La fin du remboursement n'induisant pas le retour aux avortements clandestins, l'argument selon lequel le remboursement serait porteur de vertus préventives ne tient pas.

Enfin, dans la mesure où Denis Müller s'en tient à une définition strictement arbitraire de l'embryon - "c'est de la vie mais ce n'est pas de la personne" -, il devra nous expliquer comment il compte se prémunir contre le danger que représente cette approximation. Car, en effet, dans la mesure où cette définition est toute relative, sa relativité peut être étendue au-delà du stade embryonnaire ou foetal; elle l'a déjà été. En Suisse, on l'a tirée à son maximum, où l'on peut avorter jusqu'au neuvième mois en cas de "détresse profonde", notion totalement vide de sens juridiquement. Ainsi, la doctrine pénale suisse étant ce qu'elle, la différence entre une reconnaissance de la personnalité humaine et son absence peut tenir dans une poignée de secondes. L'enfant, le foetus, n'a pas besoin d'être né, il n'a pas besoin d'avoir de l'air dans les poumons comme dans certains pays, il est "pénalement" humain dès les premières douleurs de l'accouchement; la seconde qui précède la première contraction, il ne l'est pas. La différence, physique, psychique, légale, psychologique, spirituelle, entre un foetus une seconde avant la première contraction et une seconde après ? Une seconde.

L'on a longtemps critiqué la trop forte charge d'une morale sociale sur les filles-mères, les femmes non mariées. Le système actuel constitue une sorte de digue se limitant à sauvegarder les apparences en éliminant le fond du problème. C'est horriblement bourgeois et moralisateur. La vraie libération des femmes ne surviendra que quand elles n'auront plus besoin de se soumettre à la terrible épreuve de l'avortement pour ne pas cesser d'être considérées, quand elles pourront faire des enfants jeunes sans passer publiquement pour des idiotes, des enfants librement, autant qu'elles en veulent, sans être décriées, raillées, dénoncées et condamnées, des enfants sans avoir à craindre de crever de faim. Car c'est pour la vie et pour l'avenir que doit jouer la solidarité, l'avortement est la pire des solutions pour la modernité, la plus triste, la plus obscure et la plus sombre. Hommes et femmes, nous sommes tous concernés par la nécessité de la vie de nos concitoyens et non par la solution de leur mort, nous devons nous impliquer, et changer. Le cynisme ne nous sauvera pas.

 

RTS Journal du Matin 09.01.2014

 

 

Voir encore

Avortement: négation de la dignité humaine des embryons humains

Financer l’avortement: le débat parlementaire

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Un commentaire

  1. Posté par colibri le

    ce genre d’article ne devrait pas être traité par des hommes .Surtout quand on sait les nombreux incestes entre parents et enfants au sein de nombreuses mouvances sectaires
    Quand à dire qu’il y a plus de risques en milieu hospitalier c’est du grand n’importe quoi .On ne compte pas sur les doigts les nombreuses septicémies ayant conduit de nombreuses jeunes filles à l’hôpital ou chez leur médecin après être passées aux mains des faiseurs d’anges

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